"Platon et la tradition de l'historia peri physeôs"
Un « savoir », une
« enquête » « sur la nature » : si c'est là le nom d'un
savoir suffisamment identifié dans la société athénienne de la deuxième moitié
du Ve siècle pour être nommé par le poète, le médecin et le
sophiste, il convient aussi d'en situer l'étude au sein d'une histoire générale
des pratiques d'identification des discours en Grèce ancienne. Quelle est la
nature de cette appellation ? Est-ce là une rubrique dont se seraient
officiellement réclamés certains spécialistes, ceux-là qui produisent les
discours et les savoirs que l'on dira relever du genre de « l'enquête sur
la nature », comme le font par exemples les médecins ou les orateurs en
s'appelant eux-mêmes des spécialistes de médecine et de rhétorique ? Est-ce
plutôt une rubrique produite par les récepteurs, qui identifieraient ainsi des
savants, de leurs temps ou des temps antérieurs, qui quant à eux ne se seraient
pas perçus comme formant un groupe homogène du point de vue de leur forme de
savoir, et ne l'auraient a fortiori pas appelé « enquête » ou
« science » de la « nature » ? Voilà des questions qui ne
sauraient être tranchées sans s'en remettre à la sociologie de la littérature
et à l'histoire de la production et de la réception des discours au VIe
et au Ve siècles en Grèce ancienne.
Comme l'affirme Schmalzriedt dans les
premières lignes de son livre de 1970 [1], l'étude
de la philosophie présocratique doit comprendre la question des conditions
extérieures dans lesquelles tel auteur a écrit ses œuvres et les a fait connaître. La sociologie de la
littérature en est malheureusement à ses débuts, ajoutait-il, et l'histoire
culturelle, en général, repose sur le matériau que la philologie peut lui
procurer – en ce qui concerne la littérature pré-classique, nous savons que
cela est peu. Si l'on veut néanmoins se frayer un chemin en ces matières, il
faut commencer par distinguer l'identification des discours en général de la
pratique de donner un titre, qui n'en est qu'une forme tardive. L'identification
d'un discours, reconnu par tel ou tel signe comme appartenant à tel auteur ou
relevant de telle ou telle forme discursive, est un phénomène indépendant de la
pratique multiforme d'attribution d'un titre – multiforme selon qu'elle est par
exemple le fait de l'auteur, du récepteur ou encore de celui qui recopie,
classe, archive. La plupart des commentateurs, et la doxographie elle-même,
semblent du reste s'accorder sur le fait qu'il ne convient pas de faire
remonter l'usage du titre d'ouvrage « Sur la nature » à une époque
aussi ancienne que celle à laquelle on situe des auteurs que l'on reconnaît
pourtant comme ayant écrit « sur la nature », c'est-à-dire comme
ayant pris pour objet la « phusis » (quelle que soit du reste la
signification de ce terme) [2].
L'identification d'une forme discursive est une chose, l'attribution aux
auteurs d'une pratique de « titrisation » correspondante en est en
effet une autre, dans la mesure où le fait d'intituler un ouvrage dont
on est l'auteur est une pratique qui, chez les anciens, ne va pas de soi et ne
fut pas systématique même chez ceux qui y avaient recours. Schmalzriedt étudie
ainsi les occurrences du phénomène de référence à des œuvres, notamment chez Hérodote, et y lit la grande variété
des formes d'invocation des textes. On a pu ainsi identifier l'auteur sans
identifier les textes (pour les poètes lyriques ou la prose), identifier
l'auteur par son nom, mais l'œuvre par un
nom à chaque fois donné par le public et différent d'une contrée à l'autre
(Homère et autres cycles épiques), ou enfin voir apparaître, dans certaines
conditions précises, ainsi celui de la représentation théâtrale unique, une
identification plus stable et plus précise de l'œuvre et de
l'auteur [3]. Si la
pratique de donner un titre est un phénomène historique complexe, quand peut-on
considérer que le titre « sur la nature » ou « enquête sur la
nature » aurait pu être donné à des œuvres, soit
par leurs auteurs, soit par leurs auditeurs, leurs lecteurs ou leurs copistes
et archivistes ? Et si cette pratique fut tardive, voire ne fut pas antérieure
à l'entreprise doxographique elle-même, ne pourrait-on pas néanmoins tenir que
les œuvres classées ultérieurement selon ses
titres aient déjà été identifiées, par leurs auteurs eux-mêmes, et non
seulement par leurs récepteurs plus ou moins immédiats, comme ayant la
« nature » comme objet de recherche ?
Le grand intérêt de l'approche de
Schmalzriedt, dont on ne retient malheureusement trop souvent qu'une partie de
la thèse, à savoir le fait qu'il est difficile d'imaginer l'existence de tels titres
avant la fin du Ve, c'est qu'il lie les deux questions. Voilà une
suggestion qu'il vaut peut-être la peine de considérer : peut-on en effet
considérer la question de savoir si un objet de recherche comme la phusis
existe indépendamment de celle de savoir à quelle conditions il aurait pu
devenir un titre ? Schmalzriedt replace l'apparition de la pratique du
titre au sein d'une histoire des formes d'identification, et cette corrélation
est à double tranchant. En ce sens, il
conforte bien l'idée qu'il faut accorder l'antériorité de l'existence d'une
identification des genres du discours ou des genres d'objet de discours sur la
pratique explicite de création de titres. Mieux encore, il donne à la première
la nécessité d'une existence préalable à la seconde. Comment cela arrive-t-il ?
Considérons ce premier volet de l'argument. Nous en paierons ensuite le coût,
en nous apercevant que ce réconfort n'est pas gratuit.
L'invention du titre doit être inscrite
dans le contexte d'une histoire des moyens de repérage et de marquage (Siegelung)
des discours. Cela suppose, dans le cas de la prose, un examen des proto-titres
que sont les formules liminaires où les auteurs s'affichent, eux-mêmes, et
affichent leurs ambitions, dans le corps même de leurs discours. C'est bien là
le plus sûr moyen d'apposer en effet son sceau sur son œuvre, en l'absence de contrôle des conditions de diffusion
et d'usage. Schmalzriedt, dans un chapitre passionnant, suit l'évolution des
formes de ce marquage, d'une topique primitive « nom-origine-légitimation
de vérité », héritée des poètes [4], à une topique « nom-origine-sujet » qui s'épanouit chez
Thucydide (voir p. 38). On pourra ainsi étudité la façon dont la prose est
le terrain d'une évolution concernant l'objet du discours : désigné encore
vaguement par le démonstratif dans les phrases liminaires d'Hécatée de Milet
d'Alcméon de Crotone (« ainsi parla », « dit
ceci », « j'écris ces choses » [5]),
l'objet du discours se voit progressivement précisé, par une « caractérisation courte »
venant modaliser le démonstratif chez Hérodote («voici la présentation de
l'enquête », ἱστορίης ἀπόδεξις
ἥδε) et surtout, chez Antiochos, le logographe syracusain, par
l'apparition de la préposition peri en lieu et place du démonstratif au
sein d'une formulaire liminaire qui pour le reste est encore de forme
pré-hérodotéenne [6].
Ainsi apparaissent progressivement des modes de formulation adéquats à la
diffusion sur support écrit de textes en prose, lesquels passent précisément
par une identification progressive de l'objet du discours comme genre. Avec le
corpus hippocratique, la nécessité de désigner un sujet sur lequel on discours
est devenue topique. La formule introduite par peri est le véritable
« titre de substitution » volontairement mis en avant par l'auteur.
Schmalzriedt atteint le point le plus
positif de son enquête à l'endroit où il fait converger l'histoire de la
pratique de donner un titre avec la datation des premières sources relatives à
un savoir ou à des écrits « peri phuseôs ». La génération de
Thucydide et d'Hippocrate est à la fois celle qui aurait vu apparaître la
pratique de reconnaissance des discours en prose avec la formule
« peri+x », désormais inscrite en tête des textes, sous la forme d'un
proto-titre, et celle qui voit se multiplier, comme nous l'avons vu, une figure
du savoir « peri phuseôs ». Or c'est aussi la génération de Socrate.
Les informations convergent pour donner au témoignage Platonicien du Phédon
une fraîcheur nouvelle, celle d'évoquer une période, cette période
d'avant-guerre, où la reconnaissance des œuvres en
prose par leur sujet et la vogue d'un savoir sur la nature auraient pu
converger. La doxographie gagne là un supplément certain de légitimité
historique, dans la mesure où la création de la catégorie « sur la
nature » ne serait pas tombée du ciel dans l'école d'Aristote mais
pourrait être pensée comme l'aboutissement de formes plus anciennes
d'identification de discours « peri phuseôs », au moins aussi
ancienne que ce deuxième tiers du Ve siècle – formes de marquage des
discours en prose au sein des desquelles le terme « historia » semble
n'avoir pas dépareillé, comme en témoigne Hérodote. « Historia peri
phuseôs » pourrait avoir été un pro-titre, un « sceau » assez
vraisemblable dans un telle atmosphère intellectuelle. La contrepartie de ce
gain de fondement historique est néanmoins que l'identification d'un tel savoir
par la formule peri+x ne saurait avoir commencé beaucoup plus tôt, puisqu'un
tel phénomène apparaît comme la condition historique immédiate pour
l'apparition de l'usage du titre dans les discours en prose, elle même précédée
par d'autre conditions syntaxiques que l'histoire des formules liminaires
permet de préciser.
Si l'hypothèse de Schmalzriedt,
défendue en 1970 sur le terrain combiné d'une histoire sociale des discours,
d'une poétique des formules liminaires et d'une analyse des sources qui
manifestent de l'usage de la formule « sur la nature » au Ve
siècle, pouvait-être maintenue – voir consolidée – à l'épreuve de la recherche
des trente dernière années dans ses différents domaines, cela signifierait que
l'enquête sur la nature gagnerait le statut enviable d'un objet intellectuel
significatif dans le milieu culturel effervescent de l'Athènes d'avant-guerre
où Socrate fit ses classes, au risque de payer cette incarnation par le
renoncement à la profondeur temporelle – le renoncement au fait d'avoir pu
être, pour les époques précédentes, non seulement un titre, mais plus encore un
pôle conceptuel d'identification du savoir. Il faudrait alors imaginer que
« l'enquête sur la nature » est le titre que le moment athénien de
creuset des savoirs au Ve siècle projette sur des auteurs qui
pensaient autrement les contours et affinités de leurs savoirs et l'objet de
leurs recherches, peut-être au moyen d'autres mots. L'idée que cette
configuration se soit mise en place dès le Ve ouvre néanmoins des
perspectives d'une profondeur déjà considérable, et un champ passionnant
d'étude sur la façon dont, dans l'Athènes de Périclès, on se mit à réorganiser
l'ensemble des savoirs auquel on avait accès – une étendue vertigineuse
comparée à ce à quoi, aujourd'hui, nous avons accès. Cela supposerait aussi que
la construction du concept de phusis, tel qu'il permet d'unifier ainsi
l'ensemble de ces savoirs, daterait de cette époque.
Besançon, le 5 janvier 2010.
[1] Schmalzriedt, Egidius, Περί
φύσεως : zur Frühgeschichte der Buchtitel,
München, W. Fink, 1970.
[2] Voir le relevé par Schmalzriedt des auteurs
pour lesquels la doxographie attribue l'usage du titre (ainsi Anaximandre) et
ceux auxquels elle ne fait qu'attribuer la nature comme objet de recherche (Gegenstand
der Untersuchung), sans explicitement ajouter qu'il s'agirait d'un titre
adopté par l'auteur (ainsi Thalès). Pour les auteurs modernes, on constate que
les hypothèses les plus généreuses pour la pratique d'usage de titres semblent
remonter à Empédocle (Verdenius et Kahn) et à Parménide (Guthrie) : voir le
relevé de ces position par Naddaf (2005) p. 16 = Naddaf (1992) p. 18.
[3] Voir le troisième chapitre de l'étude de
Schmalzriedt.
[4] Voir vers 22-28 de la Théogonie
d'Hésiode.
[5] Voyez le fragment 1 d'Alcméon = DIOG. VIII 83 : « Ἀλκμαίων
Κροτωνιήτης
τάδε ἔλεξε », et le fragment
1a d'Hécatée = pseudo-DEMETR. Peri
hermenias, 2, 12 = GREGOR. CORINTH. VII 1215, 26 W) : «Ἑκαταῖος
Μιλήσιος ὧδε
μυθεῖται·
τάδε γράφω, ὥς
μοι δοκεῖ ἀληθέα
εἶναι... »
[6] Voir fragment 3.6-8 = Dionys.
Hal. A. R. I, 12 :«Ἀντίοχος
Ξενοφάνεος
τάδε συνέγραψε
περὶ Ἰταλίας, ἐκ
τῶν ἀρχαίων
λόγων τὰ
πιστότατα καὶ σαφέστατα ».
© SEP 2008-2010