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Préparation de la séance du 15 janvier 2009

Le vendredi 15 janvier (Université Paris 1), 14h-18h

"Platon et la tradition de l'historia peri physeôs"

Le jour où la nature des choses devint le fruit d'une croissance : questions préliminaires sur l'ἱστορία περὶ φύσεως

par Arnaud Macé

Partie 2

         Un « savoir », une « enquête » « sur la nature » : si c'est là le nom d'un savoir suffisamment identifié dans la société athénienne de la deuxième moitié du Ve siècle pour être nommé par le poète, le médecin et le sophiste, il convient aussi d'en situer l'étude au sein d'une histoire générale des pratiques d'identification des discours en Grèce ancienne. Quelle est la nature de cette appellation ? Est-ce là une rubrique dont se seraient officiellement réclamés certains spécialistes, ceux-là qui produisent les discours et les savoirs que l'on dira relever du genre de « l'enquête sur la nature », comme le font par exemples les médecins ou les orateurs en s'appelant eux-mêmes des spécialistes de médecine et de rhétorique ? Est-ce plutôt une rubrique produite par les récepteurs, qui identifieraient ainsi des savants, de leurs temps ou des temps antérieurs, qui quant à eux ne se seraient pas perçus comme formant un groupe homogène du point de vue de leur forme de savoir, et ne l'auraient a fortiori pas appelé « enquête » ou « science » de la « nature » ? Voilà des questions qui ne sauraient être tranchées sans s'en remettre à la sociologie de la littérature et à l'histoire de la production et de la réception des discours au VIe et au Ve siècles en Grèce ancienne.

         Comme l'affirme Schmalzriedt dans les premières lignes de son livre de 1970 [1], l'étude de la philosophie présocratique doit comprendre la question des conditions extérieures dans lesquelles tel auteur a écrit ses œuvres et les a fait connaître. La sociologie de la littérature en est malheureusement à ses débuts, ajoutait-il, et l'histoire culturelle, en général, repose sur le matériau que la philologie peut lui procurer – en ce qui concerne la littérature pré-classique, nous savons que cela est peu. Si l'on veut néanmoins se frayer un chemin en ces matières, il faut commencer par distinguer l'identification des discours en général de la pratique de donner un titre, qui n'en est qu'une forme tardive. L'identification d'un discours, reconnu par tel ou tel signe comme appartenant à tel auteur ou relevant de telle ou telle forme discursive, est un phénomène indépendant de la pratique multiforme d'attribution d'un titre – multiforme selon qu'elle est par exemple le fait de l'auteur, du récepteur ou encore de celui qui recopie, classe, archive. La plupart des commentateurs, et la doxographie elle-même, semblent du reste s'accorder sur le fait qu'il ne convient pas de faire remonter l'usage du titre d'ouvrage « Sur la nature » à une époque aussi ancienne que celle à laquelle on situe des auteurs que l'on reconnaît pourtant comme ayant écrit « sur la nature », c'est-à-dire comme ayant pris pour objet la « phusis » (quelle que soit du reste la signification de ce terme) [2]. L'identification d'une forme discursive est une chose, l'attribution aux auteurs d'une pratique de « titrisation » correspondante en est en effet une autre, dans la mesure où le fait d'intituler un ouvrage dont on est l'auteur est une pratique qui, chez les anciens, ne va pas de soi et ne fut pas systématique même chez ceux qui y avaient recours. Schmalzriedt étudie ainsi les occurrences du phénomène de référence à des œuvres, notamment chez Hérodote, et y lit la grande variété des formes d'invocation des textes. On a pu ainsi identifier l'auteur sans identifier les textes (pour les poètes lyriques ou la prose), identifier l'auteur par son nom, mais l'œuvre par un nom à chaque fois donné par le public et différent d'une contrée à l'autre (Homère et autres cycles épiques), ou enfin voir apparaître, dans certaines conditions précises, ainsi celui de la représentation théâtrale unique, une identification plus stable et plus précise de l'œuvre et de l'auteur [3]. Si la pratique de donner un titre est un phénomène historique complexe, quand peut-on considérer que le titre « sur la nature » ou « enquête sur la nature » aurait pu être donné à des œuvres, soit par leurs auteurs, soit par leurs auditeurs, leurs lecteurs ou leurs copistes et archivistes ? Et si cette pratique fut tardive, voire ne fut pas antérieure à l'entreprise doxographique elle-même, ne pourrait-on pas néanmoins tenir que les œuvres classées ultérieurement selon ses titres aient déjà été identifiées, par leurs auteurs eux-mêmes, et non seulement par leurs récepteurs plus ou moins immédiats, comme ayant la « nature » comme objet de recherche ?

         Le grand intérêt de l'approche de Schmalzriedt, dont on ne retient malheureusement trop souvent qu'une partie de la thèse, à savoir le fait qu'il est difficile d'imaginer l'existence de tels titres avant la fin du Ve, c'est qu'il lie les deux questions. Voilà une suggestion qu'il vaut peut-être la peine de considérer : peut-on en effet considérer la question de savoir si un objet de recherche comme la phusis existe indépendamment de celle de savoir à quelle conditions il aurait pu devenir un titre ? Schmalzriedt replace l'apparition de la pratique du titre au sein d'une histoire des formes d'identification, et cette corrélation est à double tranchant. En ce sens,  il conforte bien l'idée qu'il faut accorder l'antériorité de l'existence d'une identification des genres du discours ou des genres d'objet de discours sur la pratique explicite de création de titres. Mieux encore, il donne à la première la nécessité d'une existence préalable à la seconde. Comment cela arrive-t-il ? Considérons ce premier volet de l'argument. Nous en paierons ensuite le coût, en nous apercevant que ce réconfort n'est pas gratuit.

         L'invention du titre doit être inscrite dans le contexte d'une histoire des moyens de repérage et de marquage (Siegelung) des discours. Cela suppose, dans le cas de la prose, un examen des proto-titres que sont les formules liminaires où les auteurs s'affichent, eux-mêmes, et affichent leurs ambitions, dans le corps même de leurs discours. C'est bien là le plus sûr moyen d'apposer en effet son sceau sur son œuvre, en l'absence de contrôle des conditions de diffusion et d'usage. Schmalzriedt, dans un chapitre passionnant, suit l'évolution des formes de ce marquage, d'une topique primitive « nom-origine-légitimation de vérité », héritée des poètes [4], à une topique « nom-origine-sujet » qui s'épanouit chez Thucydide (voir p. 38). On pourra ainsi étudité la façon dont la prose est le terrain d'une évolution concernant l'objet du discours : désigné encore vaguement par le démonstratif dans les phrases liminaires d'Hécatée de Milet d'Alcméon de Crotone (« ainsi parla », « dit ceci », « j'écris ces choses » [5]), l'objet du discours se voit progressivement précisé,  par une « caractérisation courte » venant modaliser le démonstratif chez Hérodote («voici la présentation de l'enquête », ἱστορίης ἀπόδεξις ἥδε) et surtout, chez Antiochos, le logographe syracusain, par l'apparition de la préposition peri en lieu et place du démonstratif au sein d'une formulaire liminaire qui pour le reste est encore de forme pré-hérodotéenne [6]. Ainsi apparaissent progressivement des modes de formulation adéquats à la diffusion sur support écrit de textes en prose, lesquels passent précisément par une identification progressive de l'objet du discours comme genre. Avec le corpus hippocratique, la nécessité de désigner un sujet sur lequel on discours est devenue topique. La formule introduite par peri est le véritable « titre de substitution » volontairement mis en avant par l'auteur.

         Schmalzriedt atteint le point le plus positif de son enquête à l'endroit où il fait converger l'histoire de la pratique de donner un titre avec la datation des premières sources relatives à un savoir ou à des écrits « peri phuseôs ». La génération de Thucydide et d'Hippocrate est à la fois celle qui aurait vu apparaître la pratique de reconnaissance des discours en prose avec la formule « peri+x », désormais inscrite en tête des textes, sous la forme d'un proto-titre, et celle qui voit se multiplier, comme nous l'avons vu, une figure du savoir « peri phuseôs ». Or c'est aussi la génération de Socrate. Les informations convergent pour donner au témoignage Platonicien du Phédon une fraîcheur nouvelle, celle d'évoquer une période, cette période d'avant-guerre, où la reconnaissance des œuvres en prose par leur sujet et la vogue d'un savoir sur la nature auraient pu converger. La doxographie gagne là un supplément certain de légitimité historique, dans la mesure où la création de la catégorie « sur la nature » ne serait pas tombée du ciel dans l'école d'Aristote mais pourrait être pensée comme l'aboutissement de formes plus anciennes d'identification de discours « peri phuseôs », au moins aussi ancienne que ce deuxième tiers du Ve siècle – formes de marquage des discours en prose au sein des desquelles le terme « historia » semble n'avoir pas dépareillé, comme en témoigne Hérodote. « Historia peri phuseôs » pourrait avoir été un pro-titre, un « sceau » assez vraisemblable dans un telle atmosphère intellectuelle. La contrepartie de ce gain de fondement historique est néanmoins que l'identification d'un tel savoir par la formule peri+x ne saurait avoir commencé beaucoup plus tôt, puisqu'un tel phénomène apparaît comme la condition historique immédiate pour l'apparition de l'usage du titre dans les discours en prose, elle même précédée par d'autre conditions syntaxiques que l'histoire des formules liminaires permet de préciser.

         Si l'hypothèse de Schmalzriedt, défendue en 1970 sur le terrain combiné d'une histoire sociale des discours, d'une poétique des formules liminaires et d'une analyse des sources qui manifestent de l'usage de la formule « sur la nature » au Ve siècle, pouvait-être maintenue – voir consolidée – à l'épreuve de la recherche des trente dernière années dans ses différents domaines, cela signifierait que l'enquête sur la nature gagnerait le statut enviable d'un objet intellectuel significatif dans le milieu culturel effervescent de l'Athènes d'avant-guerre où Socrate fit ses classes, au risque de payer cette incarnation par le renoncement à la profondeur temporelle – le renoncement au fait d'avoir pu être, pour les époques précédentes, non seulement un titre, mais plus encore un pôle conceptuel d'identification du savoir. Il faudrait alors imaginer que « l'enquête sur la nature » est le titre que le moment athénien de creuset des savoirs au Ve siècle projette sur des auteurs qui pensaient autrement les contours et affinités de leurs savoirs et l'objet de leurs recherches, peut-être au moyen d'autres mots. L'idée que cette configuration se soit mise en place dès le Ve ouvre néanmoins des perspectives d'une profondeur déjà considérable, et un champ passionnant d'étude sur la façon dont, dans l'Athènes de Périclès, on se mit à réorganiser l'ensemble des savoirs auquel on avait accès – une étendue vertigineuse comparée à ce à quoi, aujourd'hui, nous avons accès. Cela supposerait aussi que la construction du concept de phusis, tel qu'il permet d'unifier ainsi l'ensemble de ces savoirs, daterait de cette époque.

 

Lire la partie 3

Besançon, le 5 janvier 2010.



[1]     Schmalzriedt, Egidius, Περί φύσεως : zur Frühgeschichte der Buchtitel, München, W. Fink, 1970.

[2]    Voir le relevé par Schmalzriedt des auteurs pour lesquels la doxographie attribue l'usage du titre (ainsi Anaximandre) et ceux auxquels elle ne fait qu'attribuer la nature comme objet de recherche (Gegenstand der Untersuchung), sans explicitement ajouter qu'il s'agirait d'un titre adopté par l'auteur (ainsi Thalès). Pour les auteurs modernes, on constate que les hypothèses les plus généreuses pour la pratique d'usage de titres semblent remonter à Empédocle (Verdenius et Kahn) et à Parménide (Guthrie) : voir le relevé de ces position par Naddaf (2005) p. 16 = Naddaf (1992) p. 18.

[3]    Voir le troisième chapitre de l'étude de Schmalzriedt.

[4]   Voir vers 22-28 de la Théogonie d'Hésiode.

[5]     Voyez le fragment 1 d'Alcméon = DIOG. VIII 83 : « Ἀλκμαίων Κροτωνιήτης τάδε ἔλεξε », et le fragment 1a d'Hécatée = pseudo-DEMETR. Peri hermenias, 2, 12 = GREGOR. CORINTH. VII 1215, 26 W) : «Ἑκαταῖος Μιλήσιος ὧδε μυθεῖται· τάδε γράφω, ὥς μοι δοκεῖ ἀληθέα εἶναι... »

[6]    Voir fragment  3.6-8 =  Dionys. Hal. A. R. I, 12 :«Ἀντίοχος Ξενοφάνεος τάδε συνέγραψε περὶ Ἰταλίας, ἐκ τῶν ἀρχαίων λόγων τὰ πιστότατα καὶ σαφέστατα ».